Comme un vieux refrain

Ça commençait à faire un petit moment que je n’avais rien publié sur mon blog. Pour cause, il me manquait le plus important pour pouvoir espérer sortir un article : un thème fort. Pour autant, je vous rassure, je n’avais pas mis mon cerveau en pause pendant plus d’un mois, mais une unicité évidente faisait défaut à mon parcours culturel pendant cette période. Du moins jusqu’à il y a quelques semaines, grâce à une série, des photos et un jeu-vidéo, qui firent profondément écho à mon imaginaire d’enfant.

En effet, enfant, il m’arrivait de partir pendant quelques jours en vacances à la campagne dans la maison de famille qui appartenait à mes grands-parents paternels, non-loin de la Chaise-Dieu, en Auvergne. J’y allais souvent l’été, avec ma soeur et mes grands-parents. La maison était placée sur une colline en lisière de forêt dans un lieu-dit situé au bout d’une route sinueuse, Rouffiat. On ne pouvait pas y passer par hasard. Les étés à Rouffiat étaient particulièrement calmes. Aucune nuisance sonore, seul le bruit dégagé par la dizaine d’habitants permanents du lieu qui n’étaient pas partis en vacances à la mer. Ce calme était propice au repos et à la lecture pour les adultes. Cependant, pour un enfant, le silence, le manque d’activités et d’amis autour de la maison pouvait être une véritable source d’ennui, et cela bien que j’étais déjà un grand amateur de tranquillité.

Pour pallier à cet ennui, mon grand-père, qui connaissaient la forêt comme sa poche, m’emmenait avec lui, à la recherche de girolles ou pour l’aider dans l’entretient de ses parcelles de bois. De ces ballades, j’ai beaucoup appris et, malgré mon sens de l’orientation déficient, la forêt me parait toujours familière, un environnement simple, dénué d’artifice, calme : un sanctuaire, peut-être le dernier sanctuaire terrestre de notre société occidentale. De surcroit, les vieux bois passionnent parce que ce sont des territoires non maitrisés par l’Homme et donc propices aux mystères, à l’ésotérisme, au surnaturel. Enfant, dans les bois autour de Rouffiat, il m’est par exemple arrivé de partir à la recherche des ruines d’une vieille ferme abandonnée, d’un château introuvable, d’un arbre à fée magique dont me parlait mon oncle et mon grand-père. Ce qui comptait n’était pas de trouver ces lieux, mais de façonner une histoire autour de la forêt, comme pour leur donner une importance, les protéger. Alors que nous nous éloignons de plus en plus des espaces naturels dans notre vie de tous les jours, sécuriser l’avenir de ces zones n’a jamais été aussi important, et de nombreux artistes contemporains travaillent à renforcer l’imaginaire autour des bois et forêts.

C’est ainsi que je vous invite à une petite ballade en culturelle en forêt. Prenez vos chaussure de marche, votre opinel et suivez le guide !

Baümen

La première oeuvre dont nous parlerons a été produite par l’un des pontes de la photographie européenne du XXe siècle, bien qu’assez mal-connu par le grand public de nos jours, Albert Renger-Patzsch. Né en 1897 en Allemagne, il devient l’un des acteurs les plus importants du courant de la Nouvelle Objectivité en publiant ses photos dans le magazine Das deutsche Lichtbild dans les année 1920. Après la Deuxième Guerre Mondiale, alors que son atelier a été détruit dans un bombardement, il décide de concentrer son oeuvre sur la représentation de la nature. En découle ainsi la série de photos qui nous intéresse aujourd’hui, Baümen, Les Arbres en français, publiée en 1962.

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La forêt, capturée en hiver paraît étrange, les silhouettes des arbres se perdant dans la brume lui donnent presque un côté inquiétant. Néanmoins, l’approche est ici méditative. La nature est un lieu de promenade et de contemplation, un refuge où Albert Renger-Patzsch puise son énergie après les drames dont il a pu être témoin pendant la guerre. La forêt paraît moins régulière, plus désordonnée, matérielle et organique, nous renvoyant ainsi à notre propre condition humaine primaire. Je vous conseille vivement de vous plonger dans ses livres de photographie de cette époque. Il est en effet très étonnant de constater de que ses photos ont été, consciemment ou non, des précurseurs et des inspirations fortes pour de nombreux artistes modernes. On peut notamment penser aux motifs proposés par Woodkid dans ses clips vidéo par exemple.

Perdre son temps

Dans la même lignée d’inspiration, une série allemande dernièrement diffusée et produite par le géant Netflix, est particulièrement intéressante. Créée par Baran bo Odar, un quasi-complet inconnu, Dark est un parfait exemple du pouvoir mystérieusement intrigant d’une forêt habillement mise en valeur.

 

Je ne vous dévoilerai aucune ligne de son pitch pour que vous puissiez garder le plaisir de découvrir vous même cette série, très riche en rebondissements et qui possède une intrigue particulièrement forte. Je vous dirai simplement qu’elle est aussi très impressionnante par sa direction artistique (qu’on sent d’ailleurs très appliquée dès le générique d’introduction) et sa manière de faire ressortir tout l’aspect mystérieux des bois, un lieu à la fois caché et ouvert, permettant ainsi le passage des différents personnages tout en recouvrant les secrets de ceux qui l’ont préalablement parcouru. Baran bo Obar s’en donne ainsi à coeur joie au niveau de la signification des plans forestiers magnifiques qu’il intègre à la série, entre symbolisme grandiose et clairs-obscurs impériaux.

Watchers on the wall

L’ultime chemin que nous prendrons au cours de cette ballade en forêt est celui du jeu-vidéo. Cela faisait en effet très longtemps que j’attendais de pouvoir vous parler de ce médium dans l’un de mes articles. Il faut dire que le sujet s’y prête particulièrement. Des forêts mystiques de la série des Zelda cachant la Master Sword, aux biomes luxuriants et pixelisés de Minecraft, en passant les sombres bois de Slender, les choix ne manquent pas. Pour autant, j’ai choisi de vous présenter aujourd’hui un jeu particulièrement original, centré sur la forêt et sa représentation. Primé deux fois en 2017 au BAFTA Game Awards dans la catégorie Premier Jeu et Comédien pour la performance de Cissy Jones dans le rôle de l’envoûtante Delilah, je veux bien sûr parler de Firewatch.

 

Ici, ne vous attendez pas à shooter des péquins en masse, il s’agit d’un jeu d’exploration dont le gameplay repose essentiellement sur le système de dialogues intelligents et l’interaction que vous entretenez avec votre environnement forestier. Le jeu est très beau et est une véritable ode à la nature, vous encourageant même, parfois, à prendre votre temps, à observer le monde qui vous entoure. S’agissant tout de même d’un petit jeu indépendant, la carte n’est pas aussi grande que celle de The Witcher III et c’est bien normal. Pour autant, on ressent un sentiment de liberté totale dès qu’on lance le jeu et on se surprend parfois à se balader dans les bois et à prendre ici et là des photos avec l’appareil, que l’on trouvera au début du jeu, pour immortaliser couchés de soleil et autres cascades luxuriantes. L’histoire développée n’en est pas moins intéressante et la direction artistique renforce habillement la narration, incroyablement chargée en émotion (l’introduction du jeu est un véritable coup de force émotionnel) pour un jeu qui se termine pourtant en moins d’une demi-douzaine d’heure. Chapeau bas, donc !

Un sanctuaire pour vos rêves

La forêt est, on l’a bien vu, un sanctuaire à protéger, donnant naissance à des oeuvres puissantes et nourrissant de manière très importante l’imaginaire collectif. On pourrait rester des heures et des heures sur le sujet. De l’horreur à la comédie, elle est utilisée, dans les oeuvres de fiction, comme catalyseur de toutes les émotions humaines. Et si préserver ce patrimoine, qu’on présente d’habitude uniquement comme un enjeu écologique, pourrait en fait s’avérer être une problématique culturelle particulièrement cruciale ?