Le soleil de Rio à portée des oreilles

Aujourd’hui, alors que le pays s’enfonce de plus en plus dans l’ambiance météorologique morose d’un hiver un peu trop en avance, j’aimerais vous parler d’un sujet qui pourra vous réchauffer un peu.  Laissez-moi vous emmener faire un tour en Amérique du Sud et plus précisément au Brésil, quelques années après la Seconde Guerre Mondiale. Le pays, qui vient de connaitre le régime assez autoritaire de Vargas entre 1930 et 1945, proclame sa Seconde République après la destitution de ce dernier. Pour marquer la rupture, une nouvelle capitale émerge de terre en à peine trois ans : Brasilia, dont la construction débute en 1956. Si le boom économique n’est pas encore là, c’est tout de même à cette époque que sont lancées de grandes campagnes de conquête du territoire par les chantiers. Pendant quelques années, jusqu’à l’avènement de la dictature militaire en 1964, le Brésil devient une terre d’espoir et un terreau fertile favorable à l’expérimentation culturelle. C’est dans ce contexte que nait un mouvement artistique bien connu : la Bossa Nova. Musique !

 

C’est donc l’histoire de ce courant musical, poétique et quasi-philosophique, qui révolutionna la musique de l’époque et inspira la pop, que je vais vous raconter aujourd’hui.

Acte de naissance

La Bossa Nova naît en fait de l’association de plusieurs parties prenantes, des musiciens, des voix et des poètes, qui souhaitent prendre le contre-pied de la musique traditionnelle brésilienne classique. Originaire de Rio de Janeiro, notamment des quartiers d’Ipaema et de Copacabana, la Bossa Nova repose surtout, à sa création, sur le travail de trois personnes : du compositeur Antônio Carlos Jobim, du chanteur João Gilberto et du poète et diplomate Vinícius de Moraes réunis en 1958 autour d’un projet, le nouvel album de Elizete Cardoso, Canção do Amor Demais, dans lequel ils dessinent ce que sera la Bossa Nova, surtout dans les morceaux “Chega de Saudade” et “Outra Vez” tous deux rythmés par la guitare de Gilberto. Ainsi, c’est en 1959 que sort l’album fondateur du mouvement : Chega De Saudade de João Gilberto.

 

Gilberto est bien entendu accompagné de ses comparses Carlos Jobim et Vinícius de Moraes dans la création de l’album. Pour se faire ils s’inspirent principalement de trois genres : la Samba populaire brésilienne dont nous avons déjà un peu parlé, le Jazz, genre particulièrement connu de Jobim, alors pianiste de bar côtoyant de nombreux artistes de Jazz, et le Classique, avec des références pianistiques notamment empruntés à Debussy et Chopin. Ce mélange des anciens genres donne la Bossa Nova, la “Chose Nouvelle”. A partir de la sortie de cet album, le genre ne fera que gagner des adeptes. D’abord très localement, au Brésil, puis, à partir de 1963 et le succès de la collaboration de João Gilberto et du saxophoniste Stan Getz dans l’album Getz/Gilberto, son triomphe deviendra planétaire.

Un genre de légende

Ce triomphe se fait surtout ressentir en Europe et en Amérique du Nord, où la Bossa Nova s’immisce dans toute la culture populaire des années 60. Les chanteurs s’en inspirent, les cinéastes l’utilisent dans leur films… notamment en France. L’un des plus beaux hommages que la culture française est faite à la Bossa Nova est un film sorti en 1966, réalisé par Claude Lelouch, Palme D’Or à Cannes : Un homme et une femme.

 

Si j’avais déjà eu l’occasion d’écrire sur le film, en faisant son éloge méritée, j’avais omis de parler du profond hommage que rend Lelouche à la Samba et aux créateurs de la Bossa Nova dans une séquence impliquant Anouk Aimée et Pierre Barouh, en forme de clip vidéo. N’hésitez pas à regarder la séquence, elle est assurée sans spoiler.

 

Si, au long de la mélodie, Barouh ne parle que de Samba, il chante pourtant sur un rythme emprunté directement à la Bossa Nova, que ce soit par les mouvements de la guitare et du piano ou la poésie des paroles françaises, qu’il est assez rare de retrouve dans ce contexte soit dit en passant. Un parfum assez exotique se dégage ainsi de la séquence, alors que Barouh, tel un troubadour moderne, chante le Brésil sur des images de paysages pourtant bien français, nous obligeant à faire jouer notre imagination pour retrouver un décors brésilien. Un décors et une musique devenant sujet des aventuriers et entrant alors dans la légende.

Vie courte et héritage infini

Si la Bossa Nova avait un avenir radieux à l’aube des années 1960, certains spécialistes vont cependant fixer sa date décès en 1964, avec l’arrivée au pouvoir de la junte militaire au Brésil, sonnant le glas de la démocratie et de l’ouverture culturelle du pays. Pour autant, on peut considérer au contraire que la date marque véritablement le début de l’intégration de la Bossa Nova dans la culture de nombreux autres pays et autres genres musicaux. Elle inspire et est inspirée, modifiée par la Pop américaine et anglaise. Le début de cette transformation pourrait être située en 1965, date de sortie de l’album Brazil ’65 en 1965, chanté par Vanda Sah, en anglais, s’il vous plait !

 

Cette album symbolise la rencontre frontale de deux cultures : le Jazz américain et la Bossa Nova brésilienne, créant ainsi une sorte de sous genre frère, tout aussi importante que sa grande soeur. Cette alliance se renforcera tout au long du XXe siècle, notamment grâce à Franck Sinatra et ses collaborations avec Antônio Carlos Jobim et, beaucoup plus tard, en 2006, avec l’album de reprise de Sergio Mendes, Timeless, dans lequel ses morceaux les plus connus sont réinterprétés par de grandes stars de la Pop américaine comme Justin Timberlake ou les Black Eyed Peas.

 

Timeless

Nous avons donc vu que la Bossa Nova n’a pas vraiment disparue en 1964, elle s’est transformée, s’est mue dans la culture sud-américaine et occidentale. Aujourd’hui son héritage à la Pop Culture est importante, et cela bien que ses créateurs et figures de proue restent peu connues du grand public occidental. Un peu à l’image de la Nouvelle Vague en France dans les années 1960, ce courant  nous aura rappelé qu’il ne faut finalement pas grand chose pour révolutionner une industrie culturelle. Juste un groupe d’amis, une guitare, une caméra ou une plume et de belles histoires à raconter.