Le 13 décembre 2013, Google rachète la société spécialisée en robotique Boston Dynamics. L’opération fait relativement peu de bruit. Pourtant, quelques années plus tard, le monde découvre peu à peu les projets de la start-up américaine et notamment Atlas, dévoilé dans une vidéo le 23 février dernier.

On y découvre un robot humanoïde, certes assez peu agile, mais de bonne taille, pouvant se déplacer comme un homme ou porter des charges, et, bien qu’il n’arrive pas à la cheville de de C3-PO (un droïde protocolaire bien connu dans une galaxie lointaine, très lointaine), Atlas avait beaucoup fait parlé de lui sur les réseaux sociaux. Or, cette fascination pour les machines aux proportions humaines n’est pas anodine dans la culture populaire du XXe et du XXIe siècle et nombreux son les artistes et les auteurs à exprimer leurs craintes mais aussi leurs espérance vis-à-vis de la robotique, qu’elles soient économiques, sociales ou philosophiques. A l’heure à laquelle, Boston Dynamics est remise en vente par Google, on peut tenter de dresser un bilan de la place de l’androïde dans la culture.

Culture et technologie se mêlent et s’inspirent parfois l’une de l’autre. Le genre de la science-fiction anticipe bien souvent les progrès technologiques de demain, comme Jules Vernes qui avait prévu les premiers pas de l’Homme sur la Lune dans De la Terre à la Lune, écrit en 1865, soit près de 100 ans avant la mission Apollo 11. Ainsi, en 1920, le Tchèque Karel Čapek écrit R.U.R. (Rossum’s Universal Robots), et invente en même temps le mot « robot », contraction du mot tchèque « robot », « la corvée ».

Si on s’intéresse encore un peu plus en avant à la genèse du mot « robot », on constate que Čapek ne laisse aucun doute quant à l’unique fonction du robot : servir les hommes. Le préfixe « rob »  signifie d’ailleurs « esclave » en slave ancien. Pour la première fois, un auteur met en avant les aspects économiques positifs de l’automate humanoïde, utilisé comme nouvel esclave par l’Homme pour le décharger des travaux aliénant de l’ère industrielle. Néanmoins l’auteur décrit également ses dangers pour l’humanité, que les robot finisse d’ailleurs par surpasser puis détruire dans la pièce. Le robot est finalement présenté comme son propre némésis, un humain parfait qui fini par détruire l’humanité.

Cette peur de la supériorité de la machine sur l’Homme est le point de vu le plus répandu dans l’imaginaire collectif jusqu’à la fin des années 90. Néanmoins certains auteurs souhaitent nuancer ce propos et aller plus loin. C’est le cas de Ridley Scott avec l’un de ses films majeurs (également l’un de mes films préférés), Blade Runner sortie en salles en 1982.

 

J’avais vraiment envie de vous parler de ce film. D’abord parce qu’il est adapté d’un roman qui fait figure de pierre angulaire de la littérature de science fiction, Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? de Philip K. Dick. Ensuite, parce qu’il est devenu, au fil du temps, un modèle cinématographique absolu du film d’anticipation et du néo-noir policier, grâce à son ambiance si particulière. Autant vous prévenir tout de suite, on est très loin du très bon mais assez cliché Gladiator ou du très anxiogène Alien, du même réalisateur. Ridley Scott nous plonge ici dans un monde futuriste sombre et hyper-réaliste pour insister sur la disparition de toute distinction entre l’Homme et ses créations à mesure que son savoir-faire technologique se renforce. Plus de différence physique : la machine devient la réplique de l’Homme, d’où son nom de « répliquant » dans le film. La différenciation intellectuelle devient difficile. Le film brouille les pistes, entre peur de la différence et négation de celle-ci, et pose des questions très pertinentes pour l’époque : qu’est-ce qui nous rend humain ? Une machine peut-elle apprendre à aimer ? La vie d’un automate doué de raison vaut-elle moins que la vie d’un homme ? Ridley Scott sublime ces questionnements par une direction artistique impressionnante et, peut-être, sa meilleure réalisation. Il suffit de voir le monologue final hallucinant de Rutger Hauer pour le croire. Enfin, les amateurs d’électro apprécieront la bande son absolument magistrale de Vangelis. Je ne vous recommanderez jamais assez ce film alors arrêtez tout ce que vous faites et foncez le regarder, c’est de la bonne came.

 

Pour terminer j’aimerai revenir sur ce que la robotique a légué à la pop culture dans son aspect uniquement esthétique. Cet héritage-ci est surtout présent dans la musique, qui utilise les son que l’imaginaire collectif assimile aux machines pour les transformer en véritables objets culturels. Nombreux sont ceux qui parlent de « robot music » pour désigner les oeuvres musicales des premiers artistes ayant travaillé sur la musique électronique dans les années 70. Or, on l’oublie souvent mais l’un des pères de l’électro est Français : c’est Jean-Michel Jarre.

 

On pourrait parler très longtemps de sa carrière et de ce qu’il a apporté à la musique électronique. Personnellement, je vous recommande son deuxième album, sorti en 1978, Equinoxe. Souvent moquée par les néophytes, la musique de Jean-Michel Jarre n’est pas une musique de fête mais une musique d’ambiance, d’émotion. Il a réinventer la manière de composer en utilisant les objets technologiques à sa disposition et en les mettant en scène grâce à une machinerie scénographique exceptionnelle. Chacun de ses albums est à prendre comme une oeuvre témoin de l’époque dans laquelle elle s’inscrit. Aujourd’hui, peu d’artistes peuvent se vanter d’utiliser aussi bien l’imaginaire de la robotique que JMJ et son héritage se fait profondément ressentir chez des artistes comme M83, Rone ou les Daft Punk.

Aujourd’hui le thème des technologies humanisées et de la robotique est de plus en plus utilisé. Le XXIe siècle constituera probablement un tournant économique pour le secteur des robots. En France, le chiffre d’affaire globale des entreprises spécialisées dans la robotique de service augmente de 20% en moyenne et devrait tripler d’ici à 2020 selon une étude Xerfi datée de 2015. Ce développement entrainera forcément des problèmes d’ordre sociaux et éthiques. A nous de lire entre les lignes des composantes de notre culture pour faire face à ces nouvelles problématiques.

Sans oublier les trois oeuvres pour approfondir un peu le sujet :

  • Chappie de Neil Blomkamp, ou un conte de Pinocchio mis à jour à la sauce sud-africaine
  • Les cavernes d’acier d’Isaac Asimov, roman ayant inspiré Alex Proyas dans la réalisation d’I, Robot
  • L3.0 le robot, un beau court métrage réalisé par A. Decelle, C. Declercq, V. Defour et P. Jury, étudiants à l’ISART, et disponible ici.