Il y a bien longtemps dans une galaxie lointaine…

Cela n’aura échappé à personne, la semaine dernière sortait le huitième volet d’une saga cinématographique intemporelle, chérie par des millions de fans à travers notre planète : Star Wars : Les Derniers Jedi, réalisé par Ryan Johnson. En tant que fan ultime de cet univers créé en 1977 par Georges Lucas, je me suis donc rué sur le film dès la fin de mes partiels, avec mes attentes et mes préjugés concernant les choix pris par Disney dans le septième épisode, Le Réveil de la Force.

Et quelle expérience… rarement un film issu d’une franchise déjà installée ne sera allé aussi loin et aura pris autant de risques en termes de mise en scène et de scénario. Pour autant, quel bonheur de rafraîchir enfin cette saga ! Quel bonheur de ne pas revoir une simple version remasterisé d’un meilleur film, mais bien un objet cinématographique original ! Quel bonheur de pouvoir ressentir un choc comparable au fameux « je suis ton père » dans un cinéma, en 2017 ! On rit, souvent, on pleure, parfois, on est secoué, mais on sors de la séance le sourire aux lèvres et la tête remplie de questions. Car contrairement à ce que de nombreux web-théoristes annonçait, Star Wars : les Derniers Jedi, répond moins qu’il ne questionne, sur son intrigue mais également sur un plan un peu moins perceptible au premier visionnage : un plan philosophique, économique et politico-moral.

En effet, si le film est composé de moments absolument mémorables, qui faisaient grand défaut au Réveil de la Force, il comprend surtout un véritable propos de fond, bien plus actuel et pertinent que le simple manichéisme habituel de la saga, qui faisait d’elle un conte, certes attachant, mais qui pouvait craindre de ne pas se renouveler correctement. Avec Rogue One, le spin off sorti en décembre 2016, Disney avait montré qu’ils étaient capables d’aller plus loin dans la réflexion politique et morale définissant la saga, en nous présentant des personnages ambigus et profondément humain. Les Derniers Jedi va encore plus loin en nous dépeignant une galaxie très grise, dans laquelle côté lumineux et côté sombre s’entremêlent, se croisent et fusionnent dans l’âme des personnages.

Cette galaxie, c’est finalement un peu notre planète. Un monde dans lequel les relations économiques et politiques se complexifient, surtout depuis la chute du prétendu nouvel ordre mondial en 2001. Le monde est plus compliqué qu’il ne l’a été depuis 1945 et la frontière morale du « bien » et du « mal » n’a jamais été aussi floue. Les Derniers Jedi lance donc un cri d’alerte à la nouvelle génération de spectateurs, aux enfants de ce nouveaux millénaire. Un message que l’on pourrait découper en trois parties.

Le pouvoir économique privé remplace le pouvoir politique institutionnel

Les messages du film sont plus ou moins explicites. La réflexion la plus visible (bien qu’elle soit amenée de façon un peu maladroite) est très certainement celle portée, au milieu du long-métrage, par l’arc narratif suivant Finn, le stormtrooper repenti, et Rose, membre de la Résistance petite nouvelle dans la saga. Les deux personnages sont ainsi amenés à voyager à Canto Bight, une sorte de planète casino où se retrouve les personnes les plus riches de la galaxie pour jouer. Alors que Finn s’émerveille devant tant de luxe et de dorures, Rose lui rappelle que la réalité est plus sombre, l’invectivant de regarder les activités sportives proposées par la planète de plus près (littéralement). L’envers du décors est ainsi révélé : esclavage, maltraitance animale et financement de la guerre. Ça ne vous rappelle pas quelque chose ?

Le comportement politique de l’Arabie Saoudite ?

Les esclaves qataris ?

L’affaire Lafarge ?

Bien que la visite de nos héros sur la planète finisse de façon assez « avatarisante », le propos n’en est pas moins dénaturé : l’économie privée peut parfois servir les intérêts de groupes politiques dangereux et inversement, de même que les Etats « bienveillants » ferment parfois les yeux sur ces pratiques. Un joli tour de force pour un film américain !

Le rapport avec la morale change avec l’époque

Le message le plus surprenant du film est naturellement sa remise en question de la morale classique manichéenne, très présente dans la saga. Mark Hamil, qui, comme on le sait avait quelques réticences vis-à-vis du scénario de Ryan Johnson a en effet dernièrement déclaré dans une très courte interview de Konbini : « Les gens oublient que ces films ont été faits pour les enfants, et pas pour les adultes, vraiment. (…) Les jeunes peuvent clairement voir le bien et le mal. Ça les rassure comme n’importe quel bon conte de fée devrait le faire ».

Selon moi, ces mots résument à eux seul la trahison qu’ont pu ressentir certains fans. Le film leur a effacé le chemin tracé par les sept précédents épisodes. Un chemin qui prenait toujours deux directions, celle du bien, de la justesse, de la justice et de l’apaisement et celle du mal, de l’erreur, de l’injustice et de la colère. Un chemin simple, idéal, détruit par le film qui donne de ce fait au spectateur une machette pour qu’il trace lui même son chemin dans la jungle d’informations qui lui fait face.

L’opération est ambitieuse, très périlleuse car on prend le risque de perdre celui qui a toujours eu besoin de repères. En cela, Star Wars : Les Derniers Jedi est particulièrement mature et probablement très en avance sur son temps culturellement parlant. Car comme le dit très justement Mark Hamil, la mission des films pour enfants est importante : leur inculquer des bases morales fortes.

Le « gnangnan » n’est pas « gnangnan » pour rien. Les gentils gagnent toujours dans les films pour des raisons morales évidentes. Pour beaucoup, et de manière presque inconsciente, le rôle du cinéma, et de la culture en général, est éminemment éducatif. Des parents qui emmèneraient leurs enfants voir un film dans lequel le méchant gagne (bien qu’il y en ait peu) se sentiraient obligés de corriger le propos du film en fin de séance car les films pour enfants sont là pour orienter ou renforcer leur croyance en la morale. En somme, le cinéma, dans sa grande majorité est un outil de paix sociale et sociétale, comme de nombreuses autres formes de divertissement.

Vouloir casser ce code dans un film destiné et dédié à la génération des « millennials » est particulièrement périlleux. Il y a, bien sûr, toujours des méchants et des gentils, mais il sont moins absolus, plus gris et peuvent facilement changer de côté selon leurs intérêts, en témoigne le personnage de « DJ » joué par Benicio Del Toro. Tous les personnages ont droit à l’erreur et au pardon. L’erreur est même clairement mise en avant dans le film comme un outil d’apprentissage, chose très rare dans un blockbuster américain.

Pour autant l’oeuvre de Ryan Johnson ne renie pas la nature des actions de bien commun, il n’est pas amorale. Il explique simplement que ces actions peuvent parfois être réalisées par des êtres que l’on pensait mauvais, tout comme de mauvais choix (au sens moral du terme) peuvent être imputés à des héros qui pensait faire le bien. Star Wars : Les Derniers Jedi est un remède à l’absolu, le témoin cinématographique du changement moral de notre société.

La place des leaders et des légendes

Un aspect un peu surprenant, voir un défaut du long-métrage est qu’il ne développe pas très bien une bonne majorité de ses personnages. On se retrouve ains avec certains arcs narratifs un peu pauvres et surtout dénués de réelle tension : le voyage de Rey et Fini ou la mutinerie de Poe contre la vice-amirale Holdo par exemple.

Ryan Johnson a pris la décision de se concentrer sur les grandes légendes de la saga. Les légendes qui entourent la force d’abord, sur sa nature, son utilisation, mais surtout les personnages qui ont marqué l’histoire de la saga, avec une vraie réflexion autour du personnage de Luke Skywalker, figure idéalisée, autant par les habitants de la galaxie que par les fans de Star Wars eux-mêmes. Ici, on fait face à un Luke plus gris, s’étant exilé pour pour pouvoir mourir loin du conflit qu’il a, en partie contribuer à envenimer en créant Kylo Ren. Il est devenu lâche et loin d’être aussi sage qu’on pouvait le penser.

Cette vision vient, bien sûr grandement contrebalancer l’idée qu’on aurait pu avoir du lui et je pense d’ailleurs qu’elle a pu déplaire à de nombreux spectateurs. Néanmoins, L’idée est assez intéressante et nous amène à reconsidérer une bonne partie de nos idoles pour ce qu’elles sont vraiment : des personnes ordinaires ayant faits des choses extraordinaires. La prise de distance est difficile mais nécessaire car elle permet de modeler son propre jugement. C’est d’ailleurs ce qui arrive à Rey pendant le film. Beaucoup de critique que j’ai pu lire dénonce un personnage assez béa qui oscille en permanence entre ombre et lumière : c’est purement et simplement la résultante de sa déception face à une légende.

De même qu’il faut également accepter le caractère humain des légendes dans leur mort. Un être puissant ou un héros de guerre n’en sont pas moins mortel et le traitement de la fin de certains personnages comme Snoke ou l’amiral Akbar le rappelle de façon assez crue et dure.

Enfin, le film insiste aussi sur la place et le rôle des leaders : qu’est ce qui défini un bon leader ? Que doit-il être prêt à faire pour sauver ses hommes ? Pour sauver une cause, un but ? Ces question sont légitimes et plutôt intéressante dans leur traitement dans les deux premiers tiers du film avec l’opposition entre le « leader-héros » en la personne de Poe Dameron et le « leader-manager » représenté par l’amiral Holdo. Le manque de profondeur de ces deux personnages et, surtout, l’issue très convenue de leur opposition (bien qu’elle donne vie à une des plus belle scène spatiale vue depuis Interstellar) n’apporte cependant pas une résolution pertinente vis-à-vis du propos global du film.

Alimenter la saga

En résumé, Star Wars : Les Derniers Jedi n’est pas exempt de tout défaut, à vrai dire, il en est rempli, comme tous les épisodes de la saga. Ryan Johnson tente néanmoins, parfois maladroitement, d’insuffler quelque chose de nouveau dans ce film : un propos riche et en cohérence avec son époque, chose que Georges Lucas avait fait de façon très superficielle. Les Derniers Jedi n’est pas un excellent long-métrage, c’est sûr, mais il reste un très bon divertissement qui a le mérite de nous faire plus réfléchir que n’importe quel blockbuster hollywoodien récent, et pour cela il mérite au moins qu’on prenne le temps de le jauger en profondeur.